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29/10/2012 Libération

Le Havre

Quand la Chine s’arrimera

Les Chinois auraient acheté le port de Seine-Maritime.Al’origine de cette (fausse) rumeur, l’ouverture des entrepôts aux opérateurs privés, et le coup de comdeM.Wang, un entrepreneur chinois résidant en France.and la Chine s’arrimera

Coup de tonnerre l’an dernier dans le ciel gris-bleu de l’estuaire de la Seine: «Un entrepreneur chinois envisage de racheter une partie du port du Havre», annonce en février un quotidien national. Six mois plus tard, un autre grand quotidien confirme:«Un Chinois rachète une partie du port duHavre.»Un hebdomadaire sonne le tocsin quelques jours plus tard: «LeHavre, port chinois?» Suite à quoi, quelques émissions de télévision se mettent à leur tour à agiter le chiffon jaune. L’affaire gagne peu à peu les cafés du commerce normands et parisiens où l’affaire est désormais entendue: la Chine grignote la France par l’ouest.


Or d’invasion il n’y a pas, il n’y a jamais eu:le port duHavre est toujours 100%français. Que s’est-il passé pour que les imaginations s’enflamment? A l’origine de l’incendie se trouve un fait avéré:Hsueh ShengWang, petit entrepreneur chinois de 47 ans, résident français depuis l’âge de 13 ans, a racheté 40000m2 d’entrepôts désaffectés sur le port. Le chantier de réhabilitation vient de s’ouvrir. Ce sont des hangars, pas des quais, et pas en énorme quantité:moins de 3%des 1,6million demètres carrés d’entrepôts disponibles au Havre, le long de ses 36 kilomètres de quais. Monsieur Wang n’est ni opérateur de terminaux portuaires, ni armateur ni logisticien: après avoir démarré dans la restauration puis le négoce, il s’est spécialisé dans la gestion immobilière. Cet habile entrepreneur achète ou loue des bâtiments, pour les diviser puis lesmettre à son tour en location.


Fraîchement débarqué de la province de Wenzhou, en 1978,Hsueh ShengWang commence par travailler dans le restaurant que ses parents géraient à Créteil (Val-de-Marne), son père est arrivé dès 1973. La famille déménage ensuite dans le Nord et se lance dans la vente de textile et demaroquinerie d’import. En 1994, Hsueh Sheng rachète un important fonds de commerce à Douai puis approvisionne en produits chinois les comités d’entreprise de grandes sociétés. Enfin, il se rend compte que les revenus du foncier sont plus importants que les bénéfices tirés du négoce. C’est ainsi que, de fil en aiguille, la petite société de départ, la SARL Bony, est devenue Eurasia Groupe, une success story aux fragranceswenzhou. Le groupe n’emploie guère qu’une vingtaine de personnes, pour un chiffre d’affaires trèsmodeste (une vingtaine de millions d’euros). Pas exactement l’envergure d’un prédateur international, nimême d’une tête de pont. AuHavre,Hsueh ShengWang va simplement retaper de vieux bâtiments pour les proposer, vers la fin 2013, à des sociétés françaises ou chinoises, ou de toute autre nationalité, afin qu’elles y stockent des matériaux de construction ou de l’ameublement de bureau, bref des choses volumineuses.


Mais alors, si les choses se limitent à cela, comment cet homme affable a-t-il pu affoler le pays? C’est la partie fascinante de l’histoire. Une combinaison de facteurs très divers qui, une fois réunis, ont formé un cocktail explosif.

 

 

Des investissements qui alimentent les fantasmes

D’abord, il y a eu une vraie alerte, qui a puressembler à un précédent. En 2010, àAthènes, une partie importante du port du Pirée a été concédée (pour trente-cinq ans) à l’opérateur chinoisCosco contre la rondelette somme de 3,3milliards d’euros. Cet opérateur exploitera un des deux terminaux du port et en construira un troisième. Projet substantiel dans un pays au bord de la ruine. Rien de tel au Havre où monsieur Wang a acheté ses entrepôts pour 8millions d’euros, prévoyant d’investir au total 22millions, sur plusieurs années. Les investissements chinois en France alimentent beaucoup de fantasmes, et assez peu l’économie de notre pays. Quelques opérations spectaculaires dans levin et le luxe, par exemple, ont fait couler beaucoup d’encre.Mais l’Allemagne est un terrain de chasse bien plus prisé par les intérêts chinois.

 

 

Il n’en reste pas moins que les ports fascinent.Hélas,«les Français ne comprennent rien à leur fonctionnement», déplore Edouard Philippe, député etmaire (UMP) du Havre qui confie avoir été «stupéfait» du déferlement de titres de presse sur l’enchinoisement de ses quais. L’économie portuaire est un sujet complexe, d’autant plus que la France vient d’achever lamise en place d’une réforme importante votée en 2008, qui a eu pour effet de rebattre les cartes entre les acteurs économiques. Pour faire simple: les ports ont été en partie privatisés. Les quais et autres grandes infrastructures (ponts mobiles, écluses, etc.) restent la propriété de l’Etat et sont gérés par des établissements publics désormais appelés «Grands Ports maritimes». Mais ces derniers ont dû concéder les outils demanutention (grues, portiques) à des entreprises privées, tandis que les employés des ports (grutiers, portiqueurs) sont devenus salariés de ces sociétés (pour les dockers, le transfert date de 1992). AuHavre, la transition s’est achevée enmai 2011, non sans un rude bras de fer social.

 

Les ports ne sont donc pas à vendre,mais ils sont désormais ouverts à des opérateurs privés (dont aucun n’est asiatique au Havre). Les investissements sont considérables. L’extension Port 2000, spécialisée dans les conteneurs, s’est ouverte en 2006 après 1,3milliard d’euros de travaux. L’italo-suisseMSC, deuxième armateur mondial, est en train d’investir 160millions dans un nouveau terminal. Une «plateforme multimodale» -pour le transbordement de conteneurs vers le rail, la route ou le fluvial- est en chantier pour un coût de 140millions. Les projets de monsieurWang sont bienmodestes en comparaison.

 

Le rêve d’un «Grand Paris jusqu’à la mer» a jeté sur le port une lumière nouvelle. Si la Chine attaquait LeHavre, c’est un peu Paris qu’elle atteindrait…

 

Il ne faut pas oublier non plus qu’entre la cité portuaire normande et la capitale, il y a un long cordon: la Seine. La réflexion autour du Grand Paris a eu cemérite de faire émerger une belle idée: développer la capitale le long du fleuve et faire duHavre la façademaritime de la capitale.Napoléon en rêvait déjà. L’idée fait lentement son chemin, un peu dans l’imaginaire collectif,moins dans les faits, même si un groupement d’intérêt économique (GIE) réunissant les ports de Paris, de Rouen et duHavre vient de voir le jour, tandis que le transport fluvial de containeurs entre LeHavre etGennevilliers se développe. En tout cas, ce rêve d’un «Grand Paris jusqu’à lamer» a jeté sur le port de laManche une lumière nouvelle, sorte d’irradiation jacobine qui fait du lieu un enjeu national. Si la Chine attaquait LeHavre, c’est un peu Paris qu’elle atteindrait. Mais que Pékin en prenne bonne note: en 886, les Vikings ont tenté ce schéma de conquête, et leur siège de la capitale est resté lamentablement infructeux.

 

Pour autant, on ne peut nier qu’il y ait un vrai appétit de Chine au Havre. L’Empire dumilieu, c’est pour le port un tiers de son chiffre d’affaires pour le trafic de conteneurs. En y ajoutant Singapour, la proportion monte à deux tiers. «Chaque jour, il y a deux bateaux qui partent duHavre vers la Chine», souligne Hervé Cornède, directeur commercial du Grand Portmaritime. Echanges déséquilibrés, bien sûr: «Pour trois conteneurs importés, nous en exportons un», indique Cornède qui tientmalgré tout à souligner une «forte croissance de l’export [produits de luxe, vins,spiritueux, ndlr] vers la Chine». Tous les deux ans est organisé ici un salon China-Europa pour stimuler les échanges. Le campus que Sciences-Po Paris a récemment ouvert au Havre est dévolu à l’étude des échanges entre l’Asie et l’Europe. Le Havre n’est-il pas le premier grand port européen sur la droite en arrivant de l’Asie par l’Atlantique? Leader français pour le trafic des conteneurs, LeHavre en voit défiler 2,4millions par an. Le port voudrait doubler ce chiffre d’ici à 2020.Mais, sans être exactement un cul-de-sac, le port créé par François Ier il y a 500 ans a dumal à irriguer le reste du pays. Le fret ferroviaire ne permet d’évacuer que 6%desmarchandises. Or le projet de ligne à grande vitesse vers le Havre, qui aurait pu libérer de la capacité pour le fret, semble aujourd’hui enterré. Le fluvial compte lui pourmoins de 10%. Là encore, un obstacle: le canal Seine-Nord Europe, essentiel pour concurrencerRotterdam et les autres grands ports du Nord, semble tout autant dans les limbes que la LGV. Reste la route (85%de parts demarché) qui n’est pas infiniment extensible. Pour desserrer tous ces freins, fairemiroiter la perspective d’une croissance explosive avec la Chine est un argument puissant. La Chine qui est là, pour ainsi dire, à nos portes.

 

MonsieurWang repart à l’assaut

Si l’idée d’un quasi-passage du Havre sous pavillon rouge a si bien pris corps, c’est avant tout à Hsueh Sheng Wang qu’elle le doit. Cet entrepreneur est un formidable

communiquant, non dénué d’humour. Il souligne que sa société (aux capitaux français à 60%et chinois à 40%) est cotée en bourse. Elle ne l’est cependant que sur deux petits marchés réservés aux PME : Alternext et Eurolist. Il vante une diversification de son entreprise dans l’hôtellerie.Mais il ne s’agit guère pour l’instant que d’un hôtel de 43 chambres à Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne). Il gère dans le nord de Paris un parc immobilier de 300 000m2,mais il n’en possède que 40%.

 

Hsueh Sheng Wang n’ignore rien du fantasme que la Chine nourrit en France. Les deux pays se connaissent simal ! En 2008, il décide de répondre à un appel à projets lancé par l’agence LeHavre développement pour exploiter des entrepôts désaffectés au fin fond du port. Le patron d’Eurasia a bien compris que lesmarchandises volumineuses n’ont aucun besoin d’être remontées en région parisienne (où les entrepôts sont coûteux), si c’est pour les réexpédier ensuite en province.Mais l’agence havraise lui préfère le groupe immobilier américain AMB, jugé plus sûr. Quand ce dernier renonce à son projet havrais en raison de la crise financière, monsieurWang repart à l’assaut et décroche enfin la timbale. La Ville duHavre n’est pas mécontente demontrer que la Chine,même indirectement, s’intéresse à elle, tandis que le petit entrepreneur, lui, tient sa revanche: il ne va pas se priver de le trompeter. Il admet aujourd’hui que la presse y est allée «un peu fort». LeHavre sous pavillon chinois, finalement, c’est une opération de comqui a trop bienmarché.

 

 



 

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